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Geoffrey Dessi et le métier d’Ergothérapeute

Bonjour Geoffrey Dessi,

Merci de nous accorder du temps pour nous expliquer ton métier. J’ai eu la chance de collaborer avec toi lors de précédents projets inter – Living Labs. À ce titre, j’ai découvert ton usage des méthodologies UX. Et je pense que ton approche, plutôt pragmatique, pourrait aider les UX Designers issus d’autres milieux, comme le web, à mieux cerner les enjeux de l’UX en santé. 

Peux-tu te présenter; nous raconter ton parcours, et ton activité quotidienne ?

Je m’appelle Geoffrey, je suis ergothérapeute diplômé d’état en 2016 de l’institut de formation de Montpellier. Je travaille dans un centre d’information et de conseil en aides techniques et aménagement du domicile (CICAT), l’Etape, qui est une structure publique portée par la mairie de Lattes (34). Nous recevons tous les héraultais gratuitement pour de la prévention ou de la compensation de la perte d’autonomie. Nous possédons un showroom d’environ 300m carrés équipé de plusieurs centaines d’aides techniques et aménagements. Il nous permet de recevoir les personnes et de faire des mises en situation afin de leur préconiser la solution technique la plus pertinente après évaluation et essais. Nous avons également la possibilité de nous déplacer au domicile afin d’évaluer en conditions réelles les besoins de l’usager. Nous accueillons tous les ans environ 2000 personnes : une moitié de professionnels du secteur médico-social majoritairement (prévention des troubles musculo-squelettiques, conseils pour leurs patients) et l’autre moitié de particuliers (personnes vieillissantes, aidants, personnes en situation de handicap…).

La structure existe depuis 12 ans. Nous avons développé une solide expertise sur les solutions techniques dans le champ de l’autonomie et de la santé. Depuis 2014, nous recevons des sollicitations régulières par des porteurs de projet (établissements de santé, collectivités, entreprises…), curieux de recueillir notre avis sur leurs solutions en développement. Au fur et à mesure de ces échanges et des rencontres, nous avons découvert l’approche Living Lab.

J’ai suivi la formation des Ateliers Humanicité (renommé Ensembll il y a peu) en 2018 afin d’acquérir les bases théoriques à la coconstruction de solutions. Depuis, nous accompagnons des porteurs de projet, dans le champ de l’autonomie et de la santé, à élaborer leurs solutions directement avec les utilisateurs finaux de celles-ci. Les particuliers et professionnels que nous conseillons quotidiennement dans le cadre de notre activité de CICAT participent aux sessions de travail des différents projets accompagnés, à tous les niveaux de maturité : exploration, idéation, prototypage, essais en situation écologique…

Le Living Lab et le CICAT sont deux entités du « Pôle Autonomie Santé », qui accueille également de la formation. Ce Pôle a pour objectif de faire se croiser des individus qui ne se rencontreraient pas ailleurs : patients, professionnels de santé, professionnels du service à la personne, aidants, industriels, makers, financeurs… Le Pôle Autonomie Santé entrera dans un bâtiment de plus de 2000m carrés courant 2022 – 2023.

Parallèlement à cette activité salariée, je suis formateur pour plusieurs organismes. J’interviens dans la formation initiale de différents corps de métier, je suis sollicité par des établissements de santé et des services à la personne sur quelques thématiques : aides techniques et technologiques pour la prévention / compensation des situations de handicap, prévention de la chute, prévention des troubles musculo-squelettiques, etc.

Je sais que tu as une définition singulière de l’UX;  je pense que cette vision est liée à ta façon d’appliquer cette méthodologie selon tes contraintes terrain. Peux-tu nous exposer précisément ton point de vue s’il te plait ?

Je suis un praticien plus qu’un théoricien, mais je suis loin de maitriser tous les outils de l’UX designer. Le terme le plus proche de ma pratique pourrait être « facilitateur », ou « vaseline intellectuelle » (suggestion d’un de mes collègues…). 

J’essaie de lire et de piocher des méthodologies de différents concepts et courants de pensée. Cela permet de me réapproprier certains outils et de les utiliser dans les projets auxquels je participe. 

Ce qui ressort de ma pratique et de mon quotidien, c’est que je ne me retrouve pas dans le « centré utilisateur ». Je me sens plus à l’aise de parler de « centré solution » ou « centré besoin ». Cette dénomination illustre (pour moi) parfaitement le fait d’intégrer l’utilisateur / l’usager / le bénéficiaire à la réflexion et au développement, plutôt que ce soit différents experts qui réfléchissent et se concentrent sur l’utilisateur. La réflexion sur le besoin ou la solution déplace le focus, permet d’intégrer tous les utilisateurs (qui peuvent être diverses pour une même solution) et leurs composantes intrinsèques. 

Pour illustrer : 

https://www.researchgate.net/figure/From-user-centric-to-user-driven-model-Helsinki-LL-2009_fig1_220349382

Quels sont les points forts de l’articulation entre un ergothérapeute et un UX designer dans un projet en santé ?

L’ergothérapeute apporte un regard clinique essentiel dans le champ de la santé et de l’autonomie. L’articulation avec un UX designer sera d’autant plus intéressante si le projet est dans ce domaine. Pas sûr que l’un de mes confrères ou moi soyons très pertinents pour structurer un archipel de laboratoires d’innovation territoriale pour la viticulture en Nouvelle-Aquitaine (projet très intéressant dont j’encourage la découverte : Vitirev*).

Cependant, si le projet est dans le champ de la santé, qu’il questionne l’autonomie, les aides techniques, la qualité de vie, la prévention, le handicap… nous serons un participant et/ou un collaborateur de choix :

– connaissances techniques sur le matériel

– connaissances cliniques sur les pathologies, leurs répercussions

– connaissances sur le réseau professionnel (médico-social, de santé…)

– connaissances spécifiques : moyens de financement de la compensation de la perte d’autonomie notamment.

Ces connaissances élargies induisent la maîtrise d’un vocabulaire très varié et qui va faire écho à tous les participants du projet : l’ergothérapeute parle la même langue que le patient, sa famille, son médecin, son distributeur de matériel médical, son kinésithérapeute, son assistante sociale, … Le discours pourra être adapté et compréhensible par chaque interlocuteur, ce qui fait de l’ergothérapeute un facilitateur des échanges et de la dynamique de groupe. 

L’UX design n’est absolument pas abordé durant nos études (en tout cas à l’Institut de Formation de Montpellier). L’articulation avec ce professionnel n’est donc pas forcément innée. Je pense néanmoins que la jeunesse de la profession (et donc des ergothérapeutes**) peut favoriser l’intérêt pour des méthodologies « innovantes », la co-conception etc. 

Une sensibilisation / (in)formation permettrait à l’ergothérapeute d’acquérir le même langage que l’UX designer et de faciliter leur collaboration.

Les points forts de l’articulation entre UX designer et ergothérapeute :

– les outils d’UX design permettent de valoriser / expliciter la philosophie de l’ergothérapeute (le patient est acteur de sa prise en charge pour améliorer l’observance des préconisations et donc sa qualité de vie),

– l’ergothérapeute apporte un socle d’expériences terrain et de connaissances (notamment cliniques) essentiel pour favoriser l’immersion de l’UX designer (donc la conduite et la réussite du projet),

– l’ergothérapeute apporte une grille de lecture supplémentaire à l’UX designer lors de leur participation à des sessions de travail en groupe (une sensibilité différente peut-être, notamment grâce à sa connaissance des personnes, de leur pathologie et répercussions),

– l’UX designer contribue à « professionnaliser » l’ergothérapie dans une branche qu’elle explore timidement : aujourd’hui l’ergothérapeute est un expert reconnu dans le champ de la rééducation et de la réadaptation, des terrains très cliniques. Demain, je trouve très pertinent que les ergothérapeutes se positionnent comme acteurs incontournables de l’innovation sociale, médico-sociale et technique/technologique. Nous avons des compétences atypiques et très hétérogènes qui peuvent servir le bien commun. 

* https://www.sfer.asso.fr/source/jrss2019/articles/D32_Beaugency.pdf

** source : DREES / Moyenne d’âge entre 39 et 41 ans, avec une tendance à la diminution puisque le nombre de nouveaux ergothérapeutes diplômés augmente tous les ans.

Si tu avais 3 conseils pour les UX designers, qui souhaitent migrer en santé et mettre leur expertise au service des patients, ce seraient lesquels ?

– Pas la peine d’élever la voix lorsque vous parlez à une personne âgée, préférez plutôt parler clairement !

– Les patients sont avant tout des personnes. Abordez-les comme n’importe qui (en gardant dans un coin de la tête qu’elles sont effectivement des patients). Ne médicalisez pas le moment, c’est peut-être un rare temps d’évasion de la chape médico-sociale qu’ils vivent quotidiennement alors rendez ça fun. 

– Le socle d’outils et de méthodologies UX design est le même peu importe le secteur d’activités. Cependant, ils nécessitent peut-être une adaptation pour correspondre au milieu spécifique que représentent la santé et l’autonomie. Je me suis souvent trompé en rendant des activités trop complexes pour mon groupe hétérogène, ou à l’inverse en sous-estimant les capacités du groupe. Les erreurs sont bonnes à prendre pour vos futures sessions de travail, et parfois même sur le moment ou elles vont instaurer une dynamique inattendue ! Agilité, adaptation, spontanéité !

Tu es également formateur indépendant et formateur SST. Justement, en termes de formation, que conseillerais-tu à un jeune qui souhaite s’orienter dans le champ médico-social via la conception centrée utilisateur ?

Mes différentes activités s’autoenrichissent énormément. Dans le cadre de ma pratique salariée, mon service accueille plus de la moitié de l’année des stagiaires ergothérapeutes (de 1re, 2e ou 3e année de formation). Nous avons remarqué une fraicheur et une curiosité (et logique de raisonnement ?) accrues chez les étudiants en début de cursus. Evidemment, ce trait de caractère est propre à chaque individu, mais néanmoins on constate que des étudiants en fin de cursus ont peut-être plus d’à priori, donc moins de spontanéité. 

Je conseillerais à un jeune (sous-entendu avec peu d’expérience) de mettre de côté l’appréhension d’un public qu’on catégorise « fragile ». Le médico-social est un formidable secteur à découvrir, à dynamiser. La curiosité et l’agilité seront des leviers importants dans un champ parfois marqué par l’inertie. Il y a un travail de fond à entreprendre, un milieu à acculturer avec humilité, car ce milieu a aussi beaucoup à apporter. 

Enfin, quels sont tes projets à venir ? 

Nous avons pas mal de projets en cours, plus ou moins impactés par la crise sanitaire (il est difficile de réunir des personnes à risque, ou de mobiliser numériquement des personnes néophytes). Dans les mois à venir nous allons donc conclure ces projets, prolonger certains en cherchant de nouveaux axes de travail, ou au contraire continuer d’autres dans la même dynamique car nous avons découvert au fil du projet de nouveaux objectifs inattendus.

Nous en avons également quelques uns en attente des conditions optimales pour le démarrage.

Personnellement, je souhaite continuer à m’investir dans le champ de l’autonomie et la santé, et auprès des collectivités : promouvoir la co-construction de solutions auprès des décideurs et financeurs afin de faire évoluer les pratiques, les organisations de travail et au final améliorer la qualité de vie des citoyens. 

2021 sera également une année riche de formations en présentiel je l’espère. Rencontrer les apprenants a quand même plus de saveurs qu’une visio !

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